Se faire de nouvelles promesses

21 décembre 2008

Je plaide pour la souffrance.
N'en déplaise, et ne m'en déplaise, d'ailleurs je m'en fous. faudrait-il tout perdre, je pourrais, au mieux, faire genre. mais au fond c'est comme ça, la souffrance.
celle de se regarder en face, de tout se dire, tout se dire à soi. les autres peu importe.
celle d'aller au bout, au bout de soi, des nœuds, gründlich.
tout découvrir. tout traiter. ou savoir que c'est là, confus, pour plus tard. l'honnêteté.
ceux que j'aime ils ne veulent pas ça, la souffrance.
je fais souffrir ceux que j'aime en les aimant.
encore avancer, sans le cynisme, sans la naïveté.
encore perdre. mais perdre dans l'éthique dont on s'afflige.
avec encore des désirs qui gardent mes yeux ouverts et lacèrent le reste.
voyons voir.

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27 octobre 2008

J : je ne peux parler que de moi

K : je ne peux parler que de toi

J : je ne peux parler que de moi

L : putain

K : elle ne parlera que d’elle

L : elle ne parlera que de lui

J : je parlerai de moi

K : d’elle

J : de lui

L : putain

J : quoi putain

L : je ne parle que de moi

K : et quoi

J : moi

K : moi

L : lui

 

 

 

L : je ne peux parler que de moi

K : je ne peux parler que de moi

J : de moi

K : je ne parlerai que de moi

J : putain

 

 



- Je ne peux parler qu’à toi

- ça m’épuise de devoir te parler





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14 octobre 2008

Autoportrait

Si je ne devais garder qu’un de mes sens, je choisirais le toucher, mais je veux les garder tous. Un ami m’a dit que je n’avais pas de principe, je ne suis pas arrivée à le contredire, mais je pense toujours qu’il avait tort. Je considère que je vais bien. Je n’écris pas pour me distraire. Je pense sans y penser. Je ne râle pas chaque fois qu’il pleut. J’aime les désirs contagieux. Je pense aux conséquences. Je ne fais pas confiance à mon sens de l’orientation. Je n’ai pas surpris mes parents en train de faire l’amour. J’aime les vraies couleurs, pas les demis ou les pseudos couleurs. J’oublie beaucoup, mais pas tout. Je n’aime pas écrire dans un carnet. Il m’arrive de laisser une phrase en suspens sans raison. Il m’arrive de me rendre compte en parlant que je suis ennuyeuse, alors je m’arrête de parler, mon interlocuteur me presse de continuer, mon embarras n’arrange rien. Je ne m’intéresse pas à la mécanique, à la physique, au droit international, à la presse locale de l’endroit où je me trouve. Je ne cuisine pas. Je mange avec plaisir. J’apprécie certains rituels. Je n’épargne pas d’argent pour ma retraite. J’aime les longues soirées à table. J’aime le contact de mes mains avec la terre. Un soir, j’ai préféré décaper un plancher à une partie de carcassone. Les voyages en train ne m’ennuient pas. J’ai besoin d’une bonne raison pour voyager. Je me sens relativement libre. Il m’arrive d’avoir des hallucinations olfactives. Je ne regarde pas de films d’horreur. Je ne me suis pas mariée. J’ai reçu une décharge électrique sur la scène d’un théâtre devant plusieurs centaines de personnes. L’enterrement de ma grand-mère est tombé le jour d’une première. Je vais au théâtre dans les pays étrangers que je visite, même si je n’en comprends pas la langue. Je n’ai pas suivi le chemin qu’on a choisi pour moi. Je suis enthousiaste le plus souvent possible. Quand je rencontre quelqu’un, je redoute le moment où il me demandera ce que je fais dans la vie. Les gens qui mangent avec les doigts me rassurent. Ma sœur a rêvé de faire pousser un arbre à l’intérieur de sa maison, moi non. J’ai passé des soirées dans plusieurs maisons dont les propriétaires semblaient n’avoir aucune contrainte financière pour les aménager. Les maisons abandonnées me donnent toutes envie de les habiter, même celles que je trouve abominables ou mal situées, et même si j’ai déjà du mal à habiter ma propre maison. Dans le tram, j’invente la vie des gens. Quand je ne connais pas l’histoire d’un objet, je l’invente. Je ne suis pas maniaque. Je m’évanouis en moyenne une fois par an. Je ris plus facilement d’un jeu de mot que d’une histoire drôle. En musique, la symétrie me plaît, la déconstruction m’intéresse. Je ne lis pas rapidement. Je me soigne. La voix des gens est importante pour moi. Je vis autant dans l’avenir et le passé que dans le présent. Je ne pense pas que les araignées ressortent par le tube lorsqu’on les aspire. Je connais l’ivresse. Je peux compatir. Je parle mal des langues étrangères. La musique m’inspire des films. Enfant, j’ai construit un mur de Berlin en cubes de bois, il s’est écroulé quand je l’ai nommé. J’ai installé mon ordinateur de bureau à l’endroit précis où enfant je préférais jouer, je m’en suis rendue compte après plus d’un an. J’ai du mal à dire non. Je ne me drogue pas. Je ne me déguise pas. Je ne crie pas pour communiquer. Je ne parle pas pour éviter un silence. Qu’on ne m’entende pas me désespère. Je suis fidèle. Je suis mal informée. Je pleure aux enterrements, au théâtre, et la veille de mes règles. Je ne me souviens pas de ce que je faisais le jour de la mort de Gainsbourg. Je n’étais pas née le jour de la mort de Brassens. Je n’ai pas l’estomac fragile. Je ne suis pas hypocondriaque. Je fais des mauvais choix mais je ne m’en lamente pas toujours. Pouvoir verbaliser l’absurdité me rend certaines choses tolérables. Je ne sais pas ce qui, en moi, peut paraître étrange aux autres. J’ai essayé de jouer de la guitare sèche et électrique, du piano, du xylophone, de la clarinette, du saxophone, de la flûte, des percussions orientales, j’ai chanté. Construire des choses en bois m’émerveille. J’ai tendance à conserver. Je n’assume pas toujours les bizarreries de ma famille. Les bizarreries des autres m’enchantent. La première fois que j’ai vu un spectacle de danse contemporaine, j’ai pensé que les danseurs faisaient n’importe quoi. J’ai giflé trois personnes. Quatre femmes m’ont giflée. Je prends mal qu’on me repousse, mais je ne le fais pas toujours savoir. Il m’arrive d’être malade en cachette. Je ne joue pas avec le feu. Entendre dire les mots « auto », « chandail » et « jaquette » me fait sourire. Je parle mal le dialecte de ma région. Ne pas faire une plaisanterie au moment adéquat parce que la seule personne qui la comprendrait n’est pas avec moi me dépite. L’humidité dans les murs me décourage. Je n’écoute pas les Beatles. J’ai eu une méningite, une varicelle, une œsophagite. Les photographies qui accompagnent la description des maladies me déplaisent, particulièrement les maladies de la peau. Je ne m’enthousiasme pas à l’idée de sortir danser, mais il arrive que je sorte danser et que cela m’enthousiasme. Je n’écris pas en langage sms. Je porte une attention particulière à une partie de mon corps lorsqu’elle cicatrise. Je pense à mes enfants comme s’ils existaient déjà. Je me méfie du prestige. Une de mes amies a été internée en hôpital psychiatrique, une autre enfermée en camisole de force, leur rendre visite ne m’a pas donné confiance dans le corps médical psychiatrique. Le psychiatre que j’ai consulté ne m’a pas donné confiance en lui. Je n’aime pas porter mes lunettes. Je marche pieds nus chez moi, chez les autres et à l’extérieur. Compter m’ennuie. Ecrire m’importe. Je ris facilement. Je ne vends pas mes livres, je ne m’en débarrasse pas d’une manière ou d’une autre, je les garde. Je bois mon café très chaud. Je cache mal mon trouble. L’indépendance est un défi. Le pouvoir ne m’intéresse pas. Les émotions m’emportent, la passion me dépasse. Sur une scène, la fragilité des corps me touche plus que leur force. Je ne sais pas si mes intuitions sont justes. Je me déconnecte facilement. Les visites au cimetière ne m’ennuient que si je suis accompagnée. J’ai trop de choses à faire pour mourir maintenant. Je ne pense pas qu’on puisse dormir sur ses deux oreilles. Par beau temps, j’ai du mal à sortir sans un pull, au cas où. J’utilise l’eau de pluie. Ma culture est essentiellement francophone. Dans une situation délicate, je me positionne facilement, mais j’ai du mal à me faire entendre. Je me pose tous types de questions. J’ai plus d’estime pour moi lorsque je me trouve en présence de personnes par rapport à qui je ne vois aucun enjeu. Je voudrais remplacer le bruit des voitures par celui des chevaux. Je me demande si mon chat n’a jamais envie de se laver les dents. Les usines m’attirent. Changer brutalement d’environnement me contrarie. Je me sens avancer. Je reconnais plus facilement mes échecs que mes réussites. Je ne joue pas aux cartes. Je ne me soucie pas des organismes que ma perception naturelle ne me permet pas de détecter. Mes lapsus me font rire.

 

Lorie Lumen

 

(écrit après la lecture d'"Autoportrait", Edouard Levé, P.O.L., 2005)

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